Catégories
Cas d'entreprise Energie Général Haute technologie Pays-Bas Recherche et développement Technologie

Vers le premier SMR à sels fondus en Europe : Thorizon et ses atomes crochus franco-néerlandais 

Face aux crises énergétiques et géopolitiques, l’Europe doit trouver de nouvelles sources d’énergie. Photovoltaïque, éolien… et depuis peu, l’énergie nucléaire fait son retour dans les stratégies européennes et nationales. Dans ce secteur en pleine mutation, la startup franco-néerlandaise Thorizon se distingue par son ambition de construire le premier petit réacteur modulaire (SMR) à sels fondus en Europe. Pour en savoir plus, ActusPaysBas a échangé avec Laure Claquin, COO de Thorizon, qui nous éclaire sur les défis et les promesses de cette coopération franco-néerlandaise. « C’est vraiment une force d’être à cheval sur deux pays. »

Lauréat du plan d’investissement France 2030 et retenu par l’Alliance européenne des SMR parmi les neuf initiatives les plus prometteuses, Thorizon développe le premier réacteur à sels fondus européen. Avec son « nucléaire vertueux », l’entreprise répond aux enjeux énergétiques actuels, tout en révolutionnant les paramètres sécuritaires et le recyclage des déchets radioactifs, explique Laure Claquin, COO en charge du design, de l’industrialisation et des prototypes au sein de l’entreprise franco-néerlandaise 

D’où vient votre engagement pour le secteur nucléaire ?

« J’ai toujours été attirée par les grandes industries et par les enjeux énergétiques. C’est après l’accident de Fukushima, en 2011, que je suis entrée dans le monde du nucléaire. J’ai commencé auprès d’Orano, qui m’a expatriée chez sa filiale ETC, aux Pays-Bas. Plus tard, en 2023, j’ai rejoint Thorizon. Ça m’a permis de garder un lien avec les Pays-Bas et de créer des liens entre les secteurs néerlandais et français du nucléaire : un sujet fascinant.

« En 2011, quand j’ai opté pour le nucléaire, le secteur entrait dans une phase de ralentissement à la suite de la catastrophe de Fukushima. En réalité, l’énergie nucléaire restait profondément sûre. Aujourd’hui, un parc nucléaire, notamment avec des réacteurs innovants qui ferment le cycle du combustible nucléaire, peut garantir une énergie abondante, abordable, décarbonée et souveraine. »

Quand le nucléaire fait son retour

Mme Claquin souligne l’importance du nucléaire pour relever les défis de la décarbonation et de la souveraineté énergétique. « Pourtant, pendant la décennie suivant Fukushima, le secteur souffrait d’une mauvaise réputation. L’Europe traversait alors une véritable phase de désengagement du nucléaire. Certains pays, comme l’Allemagne, se sont alors tournés vers des énergies carbonées, telles que le gaz ou le charbon. »

Mme Laure Claquin, COO de Thorizon

Les petits réacteurs nucléaires, particulièrement du type développé par Thorizon, permettent de répondre aux enjeux énergétiques du moment.

La guerre en Ukraine a été un moment décisif, estime-t-elle. Ce conflit a privé l’Europe de ses approvisionnements en carburants fossiles russes. Depuis lors, l’électrification des usages s’est intensifiée. L’intelligence artificielle l’a complétée avec ses datacentres énergivores.

C’est dans ce contexte que le nucléaire fait son retour, car contrairement aux autres sources « pilotables » d’énergie, comme le gaz ou le charbon, il est décarboné et géopolitiquement stable. « Les petits réacteurs nucléaires, particulièrement du type développé par Thorizon, permettent de répondre aux enjeux énergétiques du moment. »

Une innovation « vertueuse »

Thorizon compte concrétiser « un nucléaire vertueux ». Son réacteur recycle des déchets radioactifs issus du parc nucléaire classique, donc recyclés. Ceux-ci sont ensuite dissous dans du sel liquide, qui sert à la fois comme combustible et comme fluide caloporteur.

Selon Mme Claquin, l’avantage réside dans la flexibilité et la sécurité intrinsèques de ces réacteurs. « Nous ne sommes plus obligés d’utiliser uniquement l’uranium conventionnel. En même temps, le sel fondu élimine une montée de pression à l’intérieur des réacteurs, ce qui renforce la sécurité intrinsèque de cette technologie. »

Même si ses avantages sont connus depuis les années 1960, cette technologie est longtemps restée utopique, faute de matériaux résistants à l’intense corrosion provoquée par le sel fondu. Ce défi technique est la raison d’être de Thorizon, explique Mme Claquin. « Notre fondateur, Sander de Groot, a détourné la question. Au lieu d’inventer le matériau « magique » qui résiste 60 ans, il s’est tourné vers des cartouches qui contiennent le sel fondu à l’intérieur du réacteur. Celles-ci peuvent être remplacées tous les cinq à huit ans. »

Renforcer le tissu industriel européen 

Les réacteurs innovants de Thorizon pourront fournir jusqu’à 100 mégawatts d’électricité chacun. À présent, l’entreprise travaille au prototypage des composants, avec un premier démonstrateur prévu en 2028 à Petten, dans la province de Hollande-Septentrionale. La startup y collabore étroitement avec NRG/PALLAS, un institut de recherches nucléaires néerlandais. Thorizon projette d’opérationnaliser un réacteur commercial à l’horizon de 2034, en Zélande.

Maintenir et renforcer le tissu industriel en Europe, tout en le rendant plus souverain et décarboné : c’est le mariage parfait proposé par un réacteur Thorizon.

Un tel réacteur produirait d’abord de l’électricité, qui pourrait alimenter notamment des datacentres européens et, par extension, l’intelligence artificielle. « Mais on peut également envisager d’autres usages », avance Mme Claquin. La chaleur générée par un SMR pourrait contribuer à la décarbonation des industries chimiques, par exemple, ou à la génération d’hydrogène. « On peut ainsi maintenir et renforcer le tissu industriel en Europe, tout en le rendant plus souverain et décarboné. C’est le mariage parfait proposé par un réacteur Thorizon. »

Vue d’artiste d’un SMR Thorizon

Qui plus est, le développement d’un réacteur à sel fondu pourrait aussi avoir des retombées économiques en dehors du nucléaire. « La pompe que nous développons doit résister à de très hautes températures. Elle pourrait être commercialisée dans d’autres secteurs. 

Un partenariat européen

Ces innovations sont le fruit d’un partenariat européen exemplaire, qui marie les compétences technologiques françaises et néerlandaises. Cependant, le rapprochement nucléaire entre la France et les Pays-Bas n’allait pas de soi. Contrairement à la France, les Pays-Bas n’étaient pas axés sur le nucléaire. Mais la guerre russo-ukrainienne a changé la donne. En 2025, le rapport Wennink, une adaptation néerlandaise du rapport Draghi, a mis en avant le nucléaire et a mentionné Thorizon parmi les initiatives prometteuses et compétitives.

Aujourd’hui, Thorizon bénéficie d’un soutien financier de la part des États français et néerlandais. En 2024, la startup a été retenue dans l’appel à projets « réacteurs nucléaires innovants » du fonds d’investissement France 2030. Elle est désormais co-financée par plusieurs provinces néerlandaises, dont la Zélande et le Brabant-Septentrional, où l’entreprise effectue des boucles d’essais à Eindhoven.

Atomes crochus

Mais la réussite de la collaboration franco-néerlandaise transcende ce cofinancement. Au sein de Thorizon, on a transformé la distance culturelle entre la France et les Pays-Bas en une vraie force. Mme Claquin : « La confrontation positive entre les deux cultures est un moteur phénoménal. Les Néerlandais disent que “sans friction, pas de brillance”. Dans une société aussi innovante que la nôtre, c’est la clé du succès. »

La confrontation positive entre les deux cultures est un moteur phénoménal.

« Je pense qu’il y a énormément d’atomes crochus entre la France et les Pays-Bas. Ce sont des pays d’ingénieurs, qui s’engagent dans la transition énergétique et pour la souveraineté. C’est vraiment une force d’être à cheval sur ces deux pays », souligne-t-elle. 

Compétences complémentaires 

Thorizon en est la preuve vivante. Les équipes de l’entreprise, basées à Lyon et à Amsterdam, sont entièrement intégrées. Ainsi, Thorizon puise dans un écosystème français incontournable, travaillant avec Orano et le CEA sur la conception de son combustible. Cette expertise française se fait compléter par un prototypage agile mis au point aux Pays-Bas. Plusieurs fournisseurs, dont la firme néerlandaise VDL pour l’échangeur de chaleur, sont impliqués dans la conception des composants du réacteur.

Apprendre à petite échelle à travailler ensemble, sur un projet commun, c’est une expérience formidable.

Cette collaboration franco-néerlandaise constitue un premier pas vers une Europe plus indépendante, qui capitalise sur ses écosystèmes innovants. Mme Claquin : « Apprendre à petite échelle à travailler ensemble, sur un projet commun, c’est une expérience formidable. »

Droits d’image : Thorizon.

Discutez avec les rédacteurs: