Catégories
Général Pays-Bas

Histoire, populisme et géopolitique : les Pays-Bas et la France selon Christophe de Voogd 

Dans la série « Rencontres franco-néerlandaises », la parole est à Christophe de Voogd (né en 1958). Historien et chroniqueur au Figaro, il est spécialiste de rhétorique politique et l’un des rares experts de l’histoire des Pays-Bas en France. Dans un échange avec ActusPaysBas, il livre une analyse fine de la relation franco-néerlandaise, du populisme à la coopération européenne. « Il faut se méfier du wishful thinking »

D’où vient votre intérêt pour les Pays-Bas et son histoire ?

J’ai un tropisme néerlandais dans le sang. Mon père est né aux Pays-Bas, tout comme mes deux grands-parents néerlandais, qui sont venus en France d’abord dans les années 1920 puis définitivement à partir de 1934. Cependant, je fais partie d’une génération où l’assimilation complète était encore la norme. Enfant, je n’ai même pas appris le néerlandais. Lorsque je suis arrivé au lycée, j’ai demandé à ma grand-mère de m’apprendre un peu de néerlandais. Elle m’a répondu : « Ça ne sert à rien. Je vais t’apprendre l’anglais. »

En somme, même si j’ai été bercé dans une sorte de « néerlandité » pendant ma jeunesse, celle-ci restait assez folklorique : nous célébrions la fête du Sinterklaas, nous mangions des biscuits speculaas, nous buvions du thé le matin… Ce n’est qu’à la fin de mes études universitaires que je suis revenu vraiment à mes origines en me spécialisant dans l’histoire des Pays-Bas, parce que j’avais rencontré aux Pays-Bas le grand amour de ma vie. 

Plus tard, en 1992, au moment du traité de Maastricht, j’ai reçu la commande d’un livre historique sur les Pays-Bas : Histoire des Pays-Bas. Des origines à nos jours (1992, 2003). J’ai actualisé ce livre jusqu’en 2002, et j’espère un jour le pousser jusqu’à la période la plus récente sur laquelle j’ai écrit plusieurs notes pour la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) dont je préside le Conseil scientifique.

Johan Huizinga (1872-1945), pionnier de l’histoire culturelle, est au cœur de votre dernier ouvrage académique, Dans le miroir de Johan Huizinga (2024). D’où vient votre fascination pour cet intellectuel néerlandais ?

Quand j’étais étudiant, ses écrits m’avaient déjà profondément marqué. J’ai même consacré ma thèse à son œuvre. Cet ouvrage, qui est un peu mon testament historiographique, s’inscrit dans la redécouverte mondiale de Huizinga depuis une vingtaine d’années. 

Mon livre traite des liens méconnus entre cet historien et la France. Huizinga a certes rédigé de nombreux travaux sur l’histoire de la France, mais en explorant ses archives, j’ai découvert qu’il était aussi pleinement intégré dans la vie intellectuelle française. Il connaissait très bien les historiens de l’École des Annales, fréquentait des intellectuels comme Paul Valéry, et a enseigné à la Sorbonne. 

Dans sa vie personnelle, Huizinga côtoyait davantage les écrivains que les historiens. Ses échanges littéraires ont nourri une réflexion particulière sur les ressemblances et les différences entre histoire, récit et littérature, anticipant ainsi, de plusieurs décennies, l’avènement du postmodernisme.

Vous avez également travaillé sur les Pays-Bas en dehors du monde académique, au sein de l’ambassade de France à La Haye.

Oui, effectivement. J’étais directeur de l’Institut français à La Haye de 1985 à 1990, puis de la Maison Descartes, l’Institut français d’Amsterdam, de 1998 à 2003. Au cours de cette dernière période, j’ai été également durant un an conseiller culturel à l’ambassade de France aux Pays-Bas. J’étais le « Hollandais de service », avec mon nom néerlandais, mes contacts amstellodamois et une connaissance de la langue néerlandaise. 

Quand Jacques Chirac est venu aux Pays-Bas pour une visite d’État en 2000, j’ai même fait partie des deux délégations. J’ai accueilli le président français comme conseiller culturel de l’Ambassade de France puis comme membre de la délégation de la mairie d’Amsterdam. Un vrai agent double : c’était un moment très drôle !

Dans l’épilogue de l’Histoire des Pays-Bas (2003), vous présentez l’année 2002 comme une date clé dans l’histoire contemporaine néerlandaise. Pourquoi ?

L’année 2002 marque la fin de la Paarse Coalitie : une « coalition violette », composée des partis libéraux de gauche et de droite et des socialistes – sans participation, fait sans précédent dans l’histoire du pays, des groupes confessionnels –, qui a gouverné de 1994 à 2002. C’était l’époque de la grande paix mondiale, de l’ouverture, de la tolérance absolue et de la réussite économique. Pourtant, lorsque j’étais directeur de la Maison Descartes, j’avais déjà senti un changement d’atmosphère. En 2002, après les attentats du 11 septembre et l’assassinat de l’homme politique Pim Fortuyn, la politique néerlandaise s’est durablement tournée vers le populisme.

Ce tournant s’inscrit dans un phénomène identitaire structurel, que l’on observe partout dans le monde occidental. 2002, c’est également l’année où Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle française. Cette dynamique identitaire se retrouve aussi au sein de la gauche, comme l’a montré la campagne du Socialistische Partij néerlandais contre la Constitution européenne en 2005.

Même si les Pays-Bas traversent actuellement une période de faux calme, la parenthèse ouverte en 2002 n’a pas encore été refermée. La coalition actuelle, entre libéraux de droite et de gauche et démocrates-chrétiens, est fragile car minoritaire. On surestime un peu la victoire électorale du Premier ministre libéral Rob Jetten : une sorte de « Gabriel Attal néerlandais ». Elle n’empêche pas que les populistes d’extrême droite du PVV restent le premier parti ex æquo. Et que l’ensemble des formations de la droite radicale a encore progressé.

Malgré l’essor du populisme, la vie politique néerlandaise reste marquée par une tradition pragmatique, axée sur le consensus. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le monde politique français peut-il en tirer des leçons ?

Je préfère parler de sens du compromis que de consensus pour les Pays-Bas, où chacun a des convictions différentes et bien ancrées sur de nombreux sujets. En France, la polarisation est le résultat d’un système électoral majoritaire qui n’encourage pas le compromis. Quand on est élu, « you are the king ». On sous-estime souvent le pouvoir présidentiel français.

Pour les élections de 2027 en France, je pense que l’on part de trois grandes forces : l’extrême gauche, l’extrême droite et un grand centre. Mais ce dernier paraît bien fragile, tiraillé entre deux candidats : Gabriel Attal et Edouard Philippe, et la droite classique s’en détache de plus en plus avec, elle aussi, deux candidats : Bruno Retailleau et David Lisnard. Mais aucun ne plaide vraiment pour diminuer le pouvoir présidentiel. Nous parlons donc de deux cultures et systèmes politiques radicalement différents. 

En même temps, dans leur politique étrangère, un rapprochement semble se dessiner entre la France et les Pays-Bas, ces derniers s’alignant sur une vision géopolitique plus européenne et moins transatlantique.

Oui, mais il faut se méfier du wishful thinking. L’idée d’une Europe indépendante progresse aux Pays-Bas, mais la population néerlandaise, tout comme les Français, n’a jamais été au fond favorable au fédéralisme européen porté par l’ancien Premier ministre Mark Rutte et le président Emmanuel Macron.

Vous n’êtes pas convaincu par cette conversion géopolitique ? 

C’est une question de verre à moitié vide ou à moitié plein. Si le président Trump perd les midterms, je pense que beaucoup de pays européens, comme les Pays-Bas et l’Allemagne, se tourneront à nouveau vers les États-Unis. La tendance atlantiste est ancrée dans leur tradition géopolitique. Pour concrétiser l’autonomie européenne, en revanche, il faudra passer aux actes, notamment en renforçant la coopération militaire. J’attends que les Néerlandais achètent des avions de combat français.

Cependant, il faut aussi s’interroger sur l’engagement français. Les Néerlandais ont raison de s’agacer de la politique financière de la France. Je crains que l’élection présidentielle de 2027 ne permette pas de résoudre la crise financière vers laquelle la France se dirige, car les mesures d’économie proposées dans plusieurs programmes ne sont pas populaires et les partis qui proposent une augmentation de la dépense et des impôts, c’est-à dire la France insoumise et le Rassemblement national, pourraient bien se trouver qualifiés pour le deuxième tour. 

Ce sera sans doute la faillite – et le FMI –, hélas, qui imposera une solution après les élections. À moins que les difficultés assurées de l’automne prochain ne permettent plus de retarder l’échéance et que se produise une vraie prise de conscience avant qu’il ne soit trop tard ? Contrairement aux Néerlandais, les Français ont très peu de culture économique. En France, on croit toujours pouvoir « taxer les riches » pour résoudre les problèmes : un discours qui reste très marginal aux Pays-Bas, même au sein de la gauche. Qui plus est, la France est un pays marqué par l’égalitarisme et la culture révolutionnaire. C’est un vieux pays à tradition étatiste, qui souffre peut-être d’avoir été trop riche pendant trop longtemps.

À lire également : l’entretien avec l’historien néerlandais Niek Pas.

Discutez avec les rédacteurs: