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À la rencontre d’une fascination française : la relation franco-néerlandaise selon l’historien Niek Pas

Dans notre série « Rencontres franco-néerlandaises », la parole est à l’historien Niek Pas (1970). Le Dr Pas est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Amsterdam (UvA) et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire française. Il partage avec ActusPaysBas son regard sur la relation franco-néerlandaise à travers un récit aussi analytique que personnel. « Je ne m’intéresse pas à pratiquer une francophilie idolâtre. »

Comment résumerais-tu en un mot ton rapport à la France ?

« La fascination. Je trouve la société française tellement fascinante, tant au niveau historique que politique ou culturel. Mais même si j’embrasse tout ce qui est français, je garde également une certaine distance par rapport à la culture française. Je ne m’intéresse pas à pratiquer une francophilie idolâtre. »

Aux origines d’une fascination

Une distance studieuse n’empêche pas que les racines de cet intérêt remontent loin. Comme de nombreux Néerlandais, Niek Pas recueille ses premières impressions de l’Hexagone lors de vacances d’été dans le Midi du milieu des années 70. Un gîte, le bleu azur de la Méditerranée, la symphonie des cigales… « Ma véritable madeleine de Proust, c’est l’odeur des figues mûres », avoue-t-il.

Outre ces souvenirs d’enfance, les classes moyennes néerlandaises dont il est issu étaient imprégnées de références françaises. « Dans les années 80, l’Europe était notre horizon », souligne-t-il. Et la France, elle, restait un repère incontournable. « Ma mère lisait de Beauvoir et on conduisait une Renault 16 et une Peugeot 504. Cette dernière a tant marqué ma mémoire que je me souviens encore de son numéro d’immatriculation ! »

Influencé par cette proximité culturelle, Pas choisit un double diplôme en histoire et en langue et culture françaises à l’Université d’Utrecht. Lors de ses études, il passe plusieurs séjours en France : d’abord, en 1994, à Tours et plus tard, récompensé du Prix de Paris 1997, à SciencesPo dans la capitale.

Comment ces expériences académiques ont-elles influencé ton métier d’historien ?

« Mon séjour à Tours était une expérience épiphanique. J’étais logé hors du centre-ville, avec des étudiants originaires des anciennes colonies : du Liban à Pondicherry, en Inde. Cette communauté a remis en cause le prisme eurocentré par lequel je voyais le passé. Mais je remarquais également comment les inégalités se manifestaient au sein de la société française. Les étudiants aisés habitaient des appartements dans la ville, tandis que, chez les « Français de souche » que je fréquentais, on se contentait de réchauffer le café de la veille. »

Les extrêmes caractérisaient aussi le système d’enseignement, note-t-il. Entre pleurs et applaudissements, l’université française se révélait tout aussi « sévère » que récompensante pour ceux qui faisaient leurs preuves intellectuelles.Ayant tiré son épingle du jeu à Tours, Pas poursuivit sa formation d’historien à Sciences Po Paris puis continua sur un doctorat à Utrecht. Ses recherches en histoire française, qui portent actuellement sur les rapports entre sport et (dé)colonisation au Maghreb, ont fait de lui un commentateur très sollicité dans les médias néerlandais.

En 2023, à l’occasion de la visite d’État du Président Emmanuel Macron aux Pays-Bas, tu qualifiais la relation franco-néerlandaise d’étroite sur le plan politico-économique. Où en est-on aujourd’hui dans la relation franco-néerlandaise ?

Pas cite une publication d’avril 2023 dans laquelle il analyse la nette amélioration des rapports entre La Haye et Paris au cours de la dernière décennie. Dans l’Europe d’après-Brexit, concluait-t-il, les Pays-Bas cherchaient de nouveaux alliés et en trouvaient auprès des gouvernements réformistes d’Emmanuel Macron. L’Amérique qui s’éloigne, une Chine assertive, la guerre en Ukraine et le changement climatique… Les causes profondes de ce réalignement sont toujours à l’œuvre, souligne l’historien.

« En matière de défense – pensons à l’achat de sous-marins français par la marine néerlandaise –, de souveraineté européenne ou de la fin du paradigme atlantique, la collaboration reste forte. La vision française et l’approche pratique à la néerlandaise sont complémentaires. Et grâce aux efforts de Macron, les Français ont aujourd’hui à l’œil les secteurs prioritaires du numérique et du TIC, ainsi que les entreprises néerlandaises telles qu’ASML. »

Une stratégie sans le sou

Malgré une réception initialement dédaigneuse, La Haye s’est ainsi convertie aux perspectives géopolitiques françaises, esquissées par l’actuel locataire de l’Élysée sous l’expression de « souveraineté européenne ». « La France est habituée à déployer une vision géopolitique, à bâtir la voie. Aujourd’hui, l’Europe évolue un tantinet vers la mentalité française », remarque Pas.

Mais même si la France demeure une grande puissance européenne, à grande capacité militaire et diplomatique, fini le temps de l’Hexagone omnipotent des années 60-80. « La France contemporaine n’a plus la force intrinsèque d’orienter la communauté européenne », conclut l’historien. « Comme Sarkozy le constatait déjà : “les caisses sont vides” ». Et aux troubles budgétaires s’ajoute encore l’instabilité politique, que l’historien juge plus dangereuse. « Les élections présidentielles de 2027 s’annoncent très tendues. »

Bref, des rapports politico-économique de plus en plus étroits. En même temps, tu constatais que la relation franco-néerlandaise est marquée par l’incompréhension culturelle. D’où vient-elle ?

« Voici deux cultures profondément différentes. La culture française est traditionnellement plus rurale, catholique et méditerranéenne. Et contrairement aux Pays-Bas, la France a toujours cherché à préserver son indépendance face à la mondialisation et à l’anglicisation. Ces importantes différences expliquent également la fascination réciproque entre les deux pays. »

Mais la fermeture de la Maison Descartes à Amsterdam, de l’Institut néerlandais à Paris et de plusieurs programmes en langue française dans les universités néerlandaises laisse peu de points d’ancrage pour développer les échanges culturels, déplore-t-il. À l’heure où l’Europe doit s’affirmer, la relation culturelle bilatérale se heurte ainsi aux restrictions financières, aggravées par une tendance anglophone et mondialisée tant du côté gouvernemental qu’universitaire.

Trouver les moments de sociabilité

Les rencontres restent pourtant cruciales, selon l’historien. Pour véritablement comprendre l’autre, Pas préconise d’identifier puis de participer aux « moments de sociabilité » qui caractérisent les deux cultures. En France, il s’agit avant tout des moments passés à table, lors d’un long déjeuner, d’un dîner ou d’un apéro. En revanche, l’étude de la gastronomie néerlandaise s’avèrera vite redondante, avance-t-il. « Fréquentez plutôt les pubs, concerts ou matchs sportifs. Bref : laissez-vous aller comme un Néerlandais ! »

« À mes étudiants qui partent à l’étranger, je recommande toujours de sortir de leur « bulle internationale » pour ne pas rater ces moments clés. Cela demande un effort ; c’est parfois frustrant, mais toujours très précieux. »

Retrouvez davantage d’entretiens franco-néerlandais de notre série sur la page Pays-Bas.

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