Catégories
Pays-Bas

Victoire courte de D66 : analyse de la vie politique aux Pays-Bas par Professeur Thomas Beaufils 

vie politique néerlandaise

À l’issue d’un dépouillement particulièrement disputé, le D66 arrive en tête, devançant le PVV de la droite radicale de quelques milliers de voix. Une victoire fragile pourtant, qui confronte les libéraux-démocrates à un défi de taille. Leurs options se limitent désormais à une coalition centriste ou orientée vers le centre droit. Mais comment former un gouvernement stable dans un paysage politique comptant 15 partis et dominé par la droite (radicale) ? Questions et réponses sur la vie politique aux Pays-Bas avec le professeur Thomas Beaufils, anthropologue et expert français de la société néerlandaise.

Comment est-on arrivé à cette situation politique ?

« Depuis le tournant des années 2000, la vie politique néerlandaise est marquée par une montée du vote protestataire, d’abord porté par Pim Fortuyn qui a marqué tous les esprits », observe-t-il. En vingt ans, le paysage politique néerlandais a vu émerger de nombreux partis « étoiles filantes », portés par un succès rapide avant de retomber dans l’ombre ou de disparaître (p.e. LPF, NSC, BBB). 

C’est une situation très étonnante pour un observateur français. On constate d’importants déplacements de l’électorat qui se détourne à chaque élection massivement d’un parti au profit d’autres. Parler de vainqueurs et de perdants devient alors difficile dans cette démocratie « yoyo » – une démocratie à cycles de balancier – volatile et en constante mutation électorale. 

Aujourd’hui, c’est une ligne centriste et pro-européenne qui retrouve de l’élan. Mais le bloc de la droite radicale, tout comme la frange d’extrême droite, demeurent solidement ancrés dans le pays, souligne Dr. Beaufils. Lors de prochaines élections, tout peut de nouveau rapidement basculer vers de nouvelles configurations. Voilà qui fait tout l’intérêt et le piquant de la passionnante vie politique et de la démocratie à la néerlandaise, d’après lui. 

Professeur Beaufils note une autre singularité du système néerlandais par rapport à la France : des partis confessionnels (CDA, ChristenUnie, SGP) ainsi que des formations axées sur des groupes spécifiques, comme DENK (droits des minorités issues de l’immigration) ou 50PLUS (défense des retraités) siègent au sein des chambres des représentants. Un tel éclatement du spectre politique serait actuellement difficilement imaginable dans l’Assemblée nationale française. Cette représentativité typiquement néerlandaise donne voix à toutes les franges de la société et fait la part belle à une communauté de communautés et à la souveraineté des sphères de pensée. D’où cette situation, indique-t-il.

Comment comprendre ce résultat électoral ?

Cette volatilité, qui fait des Pays-Bas « un laboratoire européen de la gouvernance liquide », est le produit d’une forte thématisation de la vie politique, renforcée de plus par un scrutin proportionnel intégral qui favorise la représentation de multiples sensibilités. De l’immigration au pouvoir d’achat en passant par les crises écologiques, climatiques et sociales (logement notamment) ou encore les questions religieuses : les thèmes saillants du moment l’emportent bien souvent sur l’idéologie et dictent les choix des électeurs profondément inquiets ou animés par le ressentiment, explique le scientifique. 

« D’une manière générale, même s’il existe une pauvreté souvent cachée, les Néerlandais vivent tout de même dans un environnement protégé, prospère et agréable, et une peur réelle existe de voir ce monde disparaître et les équilibres remis en cause », en particulier depuis l’augmentation des flux migratoires aux Pays-Bas. Le choc des altérités est indéniable et il ne faut certainement pas le sous-estimer, souligne-t-il. 

Certaines franges de la population néerlandaise ont le sentiment que le modèle social batave si particulier est menacé et qu’elles vont se retrouver déclassées : « Il faut les entendre ». Les Pays-Bas, comme la France, ont fort à faire en termes de réflexion et de recherches de solutions concrètes basées sur l’expérience du terrain, selon l’anthropologue. Il l’estime essentiel de retrouver foi ensemble dans des projets et des représentations communs. Tout en préservant et en réaffirmant sans cesse ce qui constitue, sur le temps long, le cœur des identités, des normes et des valeurs néerlandaises, préconise-t-il. 

Quel avenir pour le modèle consensuel des polders aux Pays-Bas? 

Professeur Beaufils prône l’optimisme : « Depuis des siècles, les forces politiques néerlandaises, bien que divergentes, sont tenues de rechercher le compromis. Le modèle consensuel des polders a, semble-t-il, encore de beaux jours devant lui. Il ne faut pas voir ces interminables discussions et ces coalitions en apparence bancales comme un pis-aller. Il convient de garder la tête froide et d’être à l’écoute des inquiétudes, afin d’apporter collectivement des réponses pragmatiques et consensuelles, sans précipitation ni brutalité, ce qui n’a pas toujours été le cas. C’est précisément la transformation incessante du corps électoral qui rend le débat politique néerlandais si vivant, qui élargit le champ des possibles et qui ouvre sans cesse de nouvelles perspectives. »

En conclusion, Professeur Beaufils plaide pour que l’avenir de l’Europe soit aussi au cœur des discussions politiques nationales. L’Europe fait aujourd’hui face à un danger majeur : celui d’un déclassement et d’une perte de souveraineté technologiques. Il est essentiel que les pays européens continuent à s’associer pour relever les grands défis d’avenir et à se défendre avec vigueur et créativité.

En savoir plus sur les élections néerlandaises ? Retrouvez notre analyse ici.

Discutez avec les rédacteurs: