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Le goût de l’infini : les Pays-Bas de Thomas Beaufils

L’anthropologue Thomas Beaufils a consacré sa carrière aux Pays-Bas, pays auxquels il voue une véritable passion . Dans un entretien accordé à ActusPaysBas, le professeur en civilisation néerlandaise de l’Université de Lille partage son regard sur le pays batave. Comment faire connaître « l’autre » Néerlandais aux Français ? « Il faut aller manger, boire, aimer, faire la fête, parler, philosopher. »

Axé sur la société et la culture néerlandaises, le parcours de Thomas Beaufils est aussi riche que varié. Professeur depuis septembre 2024 à l’Université de Lille, cet ancien directeur du Réseau franco-néerlandais, programme de coopération interuniversitaire, a également été attaché de coopération scientifique et universitaire à l’ambassade de France aux Pays-Bas. Auteur publié, il a notamment écrit l’ouvrage populaire Histoire des Pays-Bas. De l’antiquité à nos jours. Sur son blog, il informe régulièrement le grand public sur ses trouvailles liées au patrimoine et à la culture néerlandaise. Sa promotion de la culture néerlandaise en France vient d’être reconnue officiellement par l’État néerlandais, qui lui a remis l’insigne d’Officier dans l’Ordre d’Orange-Nassau. Dans cet entretien accordé à ActusPaysBas, Thomas Beaufils nous fait part de sa passion pour les Pays-Bas et nous livre son analyse sur la relation entre l’Hexagone et la Hollande.

Aux origines d’une fascination

Pour M. Beaufils, la passion des cultures néerlandaises remonte à ses racines familiales flamandes très anciennes qui ont été perdues au sein de sa famille. (Son arrière-grand-mère s’appelait « Van de Putte »). Mais c’est plus précisément lors d’un voyage effectué en autostop en 1987 que les Pays-Bas se sont révélés à lui. « On a fait de belles rencontres, entre Amsterdam et les Îles frisonnes. C’était une découverte par le voyage. J’étais fasciné par les paysages et les villes magnifiques. » À travers des rencontres sympathiques avec des Néerlandais, M. Beaufils faisait ses premiers pas dans la langue. « Les premiers mots qu’ils m’ont appris étaient des gros mots ! », plaisante-t-il.

Dr. Thomas Beaufils avec l’Insigne de l’Orde d’Orange-Nassau

Plus tard, il poursuit des études en langue et culture néerlandaises à l’université de Lille, part en échange à Leyde et Amsterdam. Il y apprend le néerlandais à travers des conversations entre amis, mais également en participant aux traditions nationales, telles que la Saint Nicolas, fêtée le 5 décembre dans tout le pays. Et par la musique : « J’aime bien la musique hollandaise des années 1970-1980, notamment les groupes comme Het Goede Doel, Doe Maar, et Klein Orkest. »

Docteur en anthropologie, M. Beaufils poursuit un riche parcours académique. Il a notamment étudié le patrimoine colonial néerlandais en Indonésie et les influences des Indes néerlandaises sur les Pays-Bas, les costumes folkloriques qui marquent l’image d’Épinal du pays batave. La muséologie aux Pays-Bas, qu’il estime « l’une des meilleures au monde », est devenu son sujet de recherche principal. Ses travaux récents portent sur la manière dont les musées représentent les dangers, de l’eau au Zuiderzeemuseum, ou encore de la radioactivité. Sa conclusion : « Si l’esthétique est la préoccupation majeure des musées français, les musées néerlandais se consacrent davantage à la formation des citoyens pour faire face aux défis communs. »

Entre contrôle social et goût de l’infini

Les Pays-Bas selon Thomas Beaufils ? Un pays marqué par l’ouverture, une extraordinaire créativité et… par la surveillance collective. De nombreux signes révèlent l’exigence de transparence propre à cette société libérale. Des rideaux relevés qui laissent entrevoir la vie domestique, à l’expression gluren bij de buren (« espionner ses voisins ») et les Quartiers rouges. Ou encore la kijkdoos, l’un de ses plus vifs intérêts : une boîte de chaussures transformée par un enfant en petit univers clos et contrôlé. « Aux Pays-Bas, on se retrouve très souvent en position de voyeur, comme dans le fameux tableau de Vermeer La lettre d’amour. »

Ce voyeurisme est aussi un instrument de contrôle, juge l’anthropologue. Voici une société « panoptique », argumente-t-il en faisant référence à la pensée de Jeremy Bentham et Michel Foucault. « Je pensais que c’était le pays de la liberté totale, mais en réalité, et cela peut paraître paradoxal, le contrôle social à la néerlandaise permet justement d’assurer pleinement cette liberté. » Son explication pour ce fait culturel est historique : le collectivisme néerlandais relève du poldermodel, modèle social fondé sur le consensus. «  Lorsque les digues cèdent, c’est toute la communauté qui en pâtit. Le seul moyen de combattre l’eau est de le faire ensemble. »

Intérieur d’une kijkdoos offerte à Thomas Beaufils par une amie néerlandaise.

Si la géographie hollandaise a façonné une culture prise entre libertés et contraintes sociales qui fascine tant Thomas Beaufils, ce paysage est pour lui aussi source de grande passion. Se balader à vélo sous les cieux infinis « à la Ruisdael », « sentir le vent contre soi », et finir par manger un pannenkoek, crêpe typique des Pays-Bas : « C’est le bonheur parfait. »

Faire connaître les Pays-Bas

La France et les Pays-Bas sont deux pays complémentaires qui s’aiment sans pourtant toujours bien se comprendre, estime-t-il. « Contrairement aux idées reçues, les Pays-Bas ne sont pas le pays de la drogue. En tant qu’anthropologue, je souhaite transmettre aux Français une meilleure compréhension de la culture néerlandaise, loin des clichés et plus proche du quotidien des Néerlandais. »

Faire connaître les Pays-Bas, c’est le travail quotidien de Thomas Beaufils auprès de ses étudiants de l’Université de Lille. Attirés par le dynamisme économique du pays, les performances de son secteur agroalimentaire ou encore l’empreinte du tourisme hollandais en France, ils s’intéressent de près aux opportunités économiques qu’offre un pays où le chômage frôle l’inexistence.

En tant que chef du Réseau franco-néerlandais, M. Beaufils facilitait la découverte interculturelle pour faire fleurir la complémentarité intellectuelle des deux pays. « Lors de nos Créathons, nous réunissions étudiants français et néerlandais autour d’un sujet, allant de la durabilité des textiles aux thérapies novatrices contre Alzheimer ou le cancer. » Et tout cela dans un cadre européen. Car, face à la concurrence des États-Unis et de la Chine, c’est « la créativité bilatérale et européenne qui va nous sauver », souligne-t-il.

Comprendre « l’autre » Néerlandais

Mais pour vraiment comprendre « l’autre » Néerlandais, qu’il soit étudiant ou entrepreneur, il faut aller vivre son quotidien, préconise l’anthropologue. « Débarrassez-vous de vos préjugés et abordez l’autre comme si vous le découvriez pour la première fois. » Voici la clé pour faire fonctionner une relation interculturelle : un « dialogue festif, heureux, qui dure dans l’infini ».

Image de couverture : Jacob van Ruisdael, Vue de Haarlem, Mauritshuis (La Haye).

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