Aux Pays-Bas, des coupes budgétaires et un recul d’effectifs étudiants menacent la position du français, selon Le Monde. Historiquement forts en langues modernes, y compris en français, les Néerlandais détiennent un atout économique et diplomatique unique. Le perdront-ils ? Que faire pour renverser la tendance ? ActusPaysBas interroge des experts sur le sujet.
Le 17 septembre 2024 : aux Pays-Bas, le monde académique est saisi d’un choc. À l’occasion du Prinsjesdag (le deuxième mardi de septembre), le gouvernement néerlandais annonce son nouveau budget. On y trouve des coupes budgétaires majeures pour le ministère de l’Education, de la Culture et du Sport.
Voyant leurs budgets menacés, l’Université de Leyde ainsi que celle d’Utrecht réagissent. Elles ont annoncé vouloir supprimer, d’ici 2030, un certain nombre de programmes indépendants en langues modernes. Depuis lors, l’avenir de l’étude du français à ces deux universités historiquement fortes en sciences humaines reste incertain.
Un coup de tonnerre dans un ciel serein ? Pas forcément, car depuis des années, les statistiques sont alarmantes. À Utrecht, d’une centaine de primo-entrants dans les années 90, seuls onze subsistent pour l’année académique 2023-2024. À Leyde, Nimègue et Amsterdam les effectifs ont également beaucoup diminué. Assiste-t-on à la fin de l’étude du français aux Pays-Bas, cet écrin de multilinguisme ? Et le cas échéant, quelles conséquences pour la relation franco-néerlandaise ?
Pour en savoir plus, ActusPaysBas a interviewé Dr. Maaike Koffeman, maître de conférences en littérature française à l’Université Radboud (Nimègue/Gueldre) et membre du conseil directeur de Platform Frans, organisation pour la promotion du français aux Pays-Bas, et M. Martin de Haan, traducteur littéraire.
Le multilinguisme néerlandais
Les Néerlandais peuvent se vanter de leurs compétences linguistiques. A l’école secondaire, l’apprentissage d’une ou deux langues modernes autre que l’anglais est actuellement la norme. « En théorie, la plupart des Néerlandais sont tri- ou quadrilingues », affirme Dr. Koffeman. Aujourd’hui, 27% de la population se dit capable de tenir une conversation en français – contre 95% pour l’anglais et 61% pour l’allemand.
Traditionnellement considéré comme prérequis culturel pour monter sur l’échelle sociale, le français a longtemps maintenu sa position privilégiée au sein de la société et de l’enseignement néerlandais. Une position qu’il perdit progressivement au profit de l’anglais, devenu lingua franca incontestée au fil de l’après-guerre. Aujourd’hui, « l’anglais semble évincer le français et l’allemand », déplore la professeure à l’Université de Nimègue. « Le multilinguisme néerlandais est un acquis précieux, souligne-t-elle, et il faut veiller à ce qu’il ne disparaisse pas ».
Réformer l’enseignement secondaire
L’association des formations en langues modernes à d’autres, des statistiques alarmantes : à l’avenir, les Néerlandais seront-ils toujours capables d’exprimer leur amour pour la France dans la langue de Molière en escapade citadine à Paris, dans leurs relations professionnelles ? Ce n’est plus du tout certain, car suite au déclin du nombre d’étudiants universitaires, les lycées peinent à recruter de jeunes professeurs pour enseigner le français aux futures générations.
Manque de professeurs, alors, mais aussi un curriculum qui n’enthousiasme pas les élèves. Selon Dr. Koffeman, la matière ne provoque pas assez de réflexion critique en matière de linguistique ou de culture. « Il faut montrer qu’un cursus de français va plus loin que l’apprentissage du vocabulaire et de la grammaire. Pourquoi ne pas étudier le verlan, faire un peu de sociolinguistique, au lieu de toujours parler de ses vacances ? »
Et voici le cercle vicieux : une matière fragilisée qui ne passionne pas les élèves, des filières universitaires qui peinent à recruter de nouveaux étudiants, et un corps enseignant qui ne se rajeunit plus.
Un intérêt économique
Même si leurs parents n’y croient pas toujours, la maîtrise du français est un véritable atout économique et culturel pour les jeunes néerlandais, affirme Dr. Koffeman. Après l’anglais et l’allemand, le français est la troisième langue commerciale des Pays-Bas. 9% des contacts commerciaux du pays se font avec des pays francophones. La France, pays importantissime dans la diplomatie européenne et mondiale, arrive en cinquième position dans son classement de partenaires commerciaux.
Certes, dans un monde dominé par l’anglais, un « yes » sert aussi bien à conclure un deal qu’un « oui ». Néanmoins, ce dernier ouvrira davantage de portes, souligne la maître de conférences. « Au-delà d’un simple « bonjour », la connaissance des mœurs, des formalités françaises, facilite le contact interculturel, tant au niveau diplomatique que commercial. Vouvoyer ou tutoyer ? Comprendre le rituel d’un déjeuner d’affaires à la française ? Un seul faux-pas peut déjà compromettre la relation professionnelle. »
D’une maison d’édition jeunesse, à la branche néerlandaise de L’Oréal : avec leurs compétences linguistiques et interculturelles, les étudiants de Dr. Koffeman sont très recherchés sur le marché du travail. « Seulement un quart finit par travailler dans l’enseignement. Les autres débutent une carrière dans la bureaucratie, la diplomatie ou le commerce. » Faisant référence à son investiture dans l’Ordre des Palmes Académiques en récompense de sa défense du français aux Pays-Bas, elle ajoute en souriant : « Avec un diplôme de français, on peut même devenir chevalier ! »

Maîtriser une vision du monde
M. Martin de Haan, traducteur littéraire de notamment l’œuvre de Michel Houellebecq, regrette également les coupes budgétaires « inquiétantes ». Car outre un intérêt strictement économique, l’apprentissage du français et la lecture d’œuvres francophones représentent également la mise en question de ses a prioris culturelles. « Une langue est une vision sur le monde », souligne-t-il. « Sans maîtriser le Français, on ne maîtrise pas la vision française du monde. »
Pour une jeunesse idéaliste, en quête d’un monde plus tolérant, désireuse de mieux connaître l’autre et de l’épanouissement personnel, l’étude du français paraîtrait alors un choix tout à fait logique. C’est pourtant l’interdisciplinarité des formations plus généralistes qui attirent aujourd’hui ces étudiants autrefois intéressés par le français, d’après Dr. Koffeman.
Renverser la tendance
Que faire pour renverser la tendance ? Attirer plus d’étudiants : voici un défi considérable, admet la professeure à l’Université Radboud. Toujours combative, elle liste quelques initiatives qui sont en cours. D’une campagne pour mieux informer les jeunes néerlandais de l’importance des langues étrangères, des réformes du curriculum au lycée au lobbying auprès du gouvernement et de l’entrepreneuriat.
C’est ce qu’a fait avec succès la Platform Talent voor Technologie (PTvT). Armée d’une stratégie à « triple hélice » harmonisant les intérêts de l’entrepreneuriat, de l’enseignement et du gouvernement, la plateforme incite les filles et garçons néerlandais à choisir les matières scientifiques. Ceci pour répondre à un manque de main-d’œuvre dans le secteur technique. L’industrie et le gouvernement ont investi massivement dans de tels programmes, signale Dr. Koffeman, qui plaide en faveur de plus d’investissements dans la promotion des langues modernes aux collèges et aux lycées.
Toutefois, la question n’est pas uniquement financière. L’important, c’est surtout de montrer que le français est plus qu’un simple « olala et quelques chansons », dit M. De Haan. « Il faut transmettre que cette langue est celle du hip hop, d’une littérature passionnante. Il faut montrer que le français, c’est une langue pleine de vie. »



