Catégories
Général Pays-Bas

Martin de Haan, traducteur littéraire : voir la France par ses livres

traducteur littéraire

Dans la série « Rencontres franco-néerlandaises », la parole est à Martin de Haan (1966, Middelburg). Martin de Haan est traducteur littéraire, photographe et écrivain. Il a notamment traduit en néerlandais l’œuvre entière de Michel Houellebecq. Nous échangeons sur la littérature, ce qu’elle nous apprend de l’autre, et sur l’impact de l’intelligence artificielle dans le monde de la traduction. « La littérature n’est pas du contenu, ne la réduisons pas au bavardage entre machines. »

D’où vient votre lien avec la France et la langue française ?

J’ai toujours aimé les langues et la littérature. J’ai même travaillé sur une thèse de doctorat, restée inachevée, sur la poésie de Raymond Queneau, mais le monde académique m’a finalement semblé trop renfermé. La traduction, par contre, me permet de m’impliquer dans le monde littéraire. Je traduis, et en parallèle j’écris : des critiques, des essais sur la littérature française, et de la fiction.

Martin de Haan est à l’origine d’une liste foisonnante de traductions littéraires, dont l’œuvre entière de Michel Houellebecq, les écrits francophones de Milan Kundera et plusieurs classiques comme Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et Du Côté de chez Swann de Marcel Proust. Sa traduction de Manon Lescaut vient de sortir. Un auteur préféré ? Il n’arrive pas à se décider : « Le temps d’une traduction, l’auteur en question sera presque toujours mon favori ».

Comment faites-vous pour traduire une œuvre ?

Traduire, c’est un acte d’écriture à la fois créatif, unique et très personnel. Par exemple, je pense avoir vécu environ six années entières, 24/7, dans les mots de Houellebecq. C’est pourquoi il faut d’abord vérifier si vous aimez bien le livre que vous allez traduire. Ensuite, je fais une traduction brouillon, plutôt technique et littérale. Après, place à la finesse ; je joue avec la syntaxe jusqu’à ce que je parvienne à traduire effectivement la « voix » – rythme, répétitions, métaphores, thèmes – du livre en néerlandais. C’est un dialogue continu entre texte et traducteur.

Les Français et les Néerlandais peuvent-ils mieux se comprendre à travers la littérature ?

La littérature nous présente une sorte de réalité déformée. En soi, cette déformation est déjà très instructive. Chez Houellebecq, c’est un miroir déformant qu’il tient à la société contemporaine. Avec ironie, il nous confronte aux excès, à nos préjugés et à nos craintes. Cependant, il vaut mieux s’indigner de la réalité qu’il ridiculise que de sa fiction.

Dans La carte et le territoire, Houellebecq fait appel à l’afflux de Russes et de Chinois dans la campagne française. Dans cette caricature se cachent des spécificités françaises : l’immensité de la campagne, les interactions qui paraissent étranges aux Néerlandais. Il en va de même pour les œuvres néerlandophones de W.F. Hermans, Karel van het Reve et Marieke Lucas Reineveld. Elles font découvrir un monde protestant et petit-bourgeois que les Français méconnaissent profondément.

Depuis l’apparition de ChatGPT, Martin de Haan milite contre l’emploi de l’intelligence artificielle dans la traduction littéraire, qu’il a qualifié de menace pour « la langue humaine ». Automatiser le traducteur littéraire serait réduire l’art humain au contenu (content) commercial, affirme-t-il.

Pourquoi en voulez-vous à l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle détruit la traduction littéraire. La langue et la communication nous rendent humains. Pourquoi un auteur écrit-il de la littérature ? Pour s’exprimer en tant qu’être humain. Si l’écriture est un acte humain, la traduction comme acte d’interprétation doit le rester également ; même si, à terme, les machines pourraient surpasser formellement les traducteurs humains. La littérature n’est pas du contenu. Ne la réduisons pas au bavardage entre machines.

Vous êtes également photographe. Comment vos vies de traducteur littéraire, d’écrivain et de photographe s’articulent-elles ?

L’écriture, la traduction et la photographie forment pour moi une trinité : elles partent du réel pour arriver à un monde parallèle et inconnu. Les écrivains traduisent leur « roman intérieur », comme le dit Proust. Il en va de même pour les artistes photographes. Dans mon œuvre, je veux me libérer de l’idée de la photographie comme représentation d’un monde préexistant. Une forme d’évasion ? Peut-être, mais pour moi, c’est une nécessité.

Droits d’image: Nathalie Barrus.

Discutez avec les rédacteurs: